Développer le soi comme contexte dans le soin des TCA
Parmi les six grands processus de l’Acceptance and Commitment Therapy (ACT), le soi comme contexte (self-as-context) est probablement l’un des moins évidents à comprendre — et surtout à utiliser concrètement en clinique.
La défusion se travaille assez facilement à partir des pensées. L’acceptation à partir des émotions et sensations. Les valeurs peuvent être explorées à travers les directions de vie. L’action engagée se traduit en comportements.
Mais comment travaille-t-on le soi ?
Et pourquoi cette question pourrait-elle être particulièrement importante dans le soin des troubles des conduites alimentaires ?
Le paradoxe de la continuité du soi
Nous changeons constamment et pourtant nous avons l’impression de rester la même personne.
Notre corps change. Nos pensées, nos valeurs, nos relations et nos comportements évoluent. Certains souvenirs disparaissent, d’autres sont reconstruits.
Pourtant, nous pouvons regarder une photographie de nous enfant et dire :
« C’était moi. »
C’est le paradoxe de la continuité du soi : comment pouvons-nous nous sentir être la même personne alors que presque tout ce qui nous caractérise peut se transformer ?
Une partie de la réponse se trouve probablement dans notre capacité à construire une histoire sur nous-mêmes.
Le psychologue Dan McAdams a largement développé cette conception de l’identité narrative : nous sélectionnons certains événements, établissons des liens entre eux et construisons progressivement un récit permettant de donner cohérence et continuité à notre existence.
Cette capacité est précieuse.
Mais elle possède un revers :
Les histoires que nous nous racontons sur nous-mêmes créent de la cohérence… et peuvent finir par nous enfermer.
« Je suis quelqu’un qui doit tout contrôler. »
« J’ai toujours été grosse. »
« Je n’ai aucune volonté. »
« Je suis anorexique. »
Une expérience répétée devient une histoire.
L’histoire devient une identité.
Et l’identité peut progressivement limiter ce que nous nous autorisons à devenir.
Du soi conceptualisé au soi comme contexte
Cette question occupe une place particulière dans l’ACT de Steven C. Hayes, Kelly Wilson et Kirk Strosahl et dans son socle théorique, la Relational Frame Theory (RFT).
L’ACT distingue notamment le soi conceptualisé (self-as-content) du soi comme contexte (self-as-context).
Le soi conceptualisé correspond à ce que nous racontons sur nous-mêmes :
« Je suis comme ça. »
Le soi comme contexte correspond davantage à la perspective depuis laquelle ces contenus peuvent être observés.
Pensées, émotions, sensations, souvenirs et histoires personnelles peuvent changer.
La perspective depuis laquelle nous les remarquons possède, elle, une certaine continuité.
Ainsi :
« Je suis incontrôlable avec la nourriture »
peut progressivement devenir :
« Je remarque que mon esprit produit l’histoire selon laquelle je suis incontrôlable avec la nourriture. »
Il ne s’agit pas de remplacer une mauvaise histoire par une bonne.
Il s’agit de développer une relation plus flexible avec toutes les histoires que nous construisons sur nous-mêmes.
Dans les TCA, le trouble peut devenir une identité
Cette question prend une importance particulière dans les troubles alimentaires.
Les travaux de Karen Stein et Colleen Corte ont notamment étudié l’organisation du concept de soi dans les TCA. D’autres travaux ont décrit comment, notamment dans l’anorexie mentale, le trouble peut progressivement participer à la construction de l’identité.
Le contrôle alimentaire n’est alors plus seulement quelque chose que la personne fait.
Il devient quelque chose qu’elle est.
Et abandonner certains comportements peut implicitement signifier :
« Si je ne suis plus cette personne, qui suis-je ? »
Le changement devient alors paradoxalement menaçant.
L’enjeu thérapeutique n’est donc pas seulement de modifier l’alimentation ou les cognitions associées au poids.
Il peut aussi être d’aider la personne à découvrir :
« Je peux changer profondément sans cesser d’être moi. »
Comment développer le soi comme contexte en clinique ?
1. Repérer les formulations identitaires
Écoutons particulièrement :
« Je suis… »
« J’ai toujours été… »
« Moi, je fonctionne comme ça… »
Puis explorons :
« Est-ce quelque chose qui vous arrive souvent ou quelque chose qui définit qui vous êtes ? »
2. Transformer l’identité en expérience
« Je suis incontrôlable. »
devient :
« Il m’arrive de perdre le contrôle. »
Puis éventuellement :
« Je remarque la pensée que je suis quelqu’un d’incontrôlable. »
L’expérience reste vraie.
Mais elle ne définit plus nécessairement la totalité de la personne.
3. Historiciser les histoires sur soi
« Depuis quand racontez-vous cela sur vous ? »
« Quand cette histoire est-elle apparue ? »
« À quoi a-t-elle pu servir ? »
« Vous aide-t-elle encore aujourd’hui ? »
Ce qui semblait être une caractéristique essentielle de la personne redevient une construction ayant émergé dans une histoire et un contexte.
4. Élargir le soi
Lorsque le TCA occupe une place identitaire importante, l’objectif n’est pas nécessairement de supprimer cette identité.
Il peut être plus pertinent d’agrandir l’espace autour d’elle.
La personne est également amie, professionnelle, parent, partenaire, musicienne, étudiante, curieuse, drôle, créative, engagée…
Le TCA devient alors une partie de l’expérience plutôt que son principe organisateur unique.
5. Expérimenter directement la perspective
On peut inviter le patient à remarquer successivement :
une sensation corporelle,
une émotion,
une pensée,
un souvenir.
Puis observer que tous ces contenus changent.
Et pourtant, il reste possible de les remarquer depuis une perspective : ici, maintenant, je fais l’expérience de cette pensée, de cette émotion ou de ce souvenir.
C’est moins une idée à comprendre intellectuellement qu’une expérience à faire.
Le soi comme contexte ne doit donc pas être compris comme un « vrai soi » caché derrière nos pensées ou comme une entité intérieure immuable. Dans la perspective contextualiste de l’ACT et de la RFT, il renvoie davantage à une manière de prendre perspective sur notre propre expérience.
6. Passer de « Qui suis-je ? » à « Vers où veux-je aller ? »
Une question particulièrement féconde peut alors devenir :
« Si vous n’aviez pas besoin de savoir exactement qui vous êtes, vers quelle personne aimeriez-vous avancer ? »
Nous passons d’une identité à préserver à une direction à choisir.
C’est ici que le soi comme contexte rejoint naturellement les valeurs et l’action engagée.
Ne pas arracher une identité
Une prudence clinique reste essentielle.
Dans certains TCA, particulièrement lorsqu’ils sont anciens, l’identité liée au trouble peut apporter continuité, cohérence, prévisibilité et parfois appartenance.
La déconstruire brutalement peut donc augmenter la menace.
L’objectif n’est pas d’arracher une histoire au patient.
Il est progressivement de lui permettre de constater :
« Cette histoire fait partie de moi sans devoir déterminer tout ce que je suis ni tout ce que je vais devenir. »
Le soin peut alors déplacer progressivement la question :
« Qui suis-je ? »
vers :
« Qu’est-ce qui compte pour moi et comment ai-je envie d’agir, ici et maintenant ? »
Le soi comme contexte ne nous demande donc pas de découvrir notre « véritable identité ».
Il nous apprend plutôt à créer suffisamment d’espace entre ce que nous vivons, ce que nous racontons sur nous-mêmes et les choix que nous faisons.
Et dans les TCA, cet espace peut être précieux :
avoir une histoire sans être condamné à la répéter ; changer sans avoir le sentiment de se perdre.




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